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26/05/2008

Avec ou sans amour

L’Amour et rien d’autre (paru anonymement en 1903), sous-titré Correspondance Kempton-Wace, est né d’un pacte original entre Jack London et Anna Strunsky au début du siècle dernier. Le romancier américain, après des années de petits boulots et de vagabondage, avait dû abandonner sa formation universitaire, faute d’argent, et avait rejoint les rangs du parti socialiste. Anna Strunsky, dont les parents, opposés au régime tsariste, s’étaient installés à San Francisco, étudiait la littérature et la sociologie. Militante socialiste, elle rencontrait Jack London aux réunions du parti. Leur amitié, déclare Anna Strunsky dans un avant-propos, « fut une longue lutte intellectuelle. » En 1900, il lui avait proposé le mariage, mais elle n’y était pas encore prête et par dépit, London se maria avec Bess Maddern. Sa première femme était jalouse de la relation entre son mari et Anne Strunsky, avec qui il échangea réellement, par voie postale, cette correspondance imaginaire.

Jack rédigeait les lettres qu’un jeune professeur d’économie californien, Herbert Wace, envoie à Londres à son père adoptif, Dane Kempton, dont les lettres étaient écrites par Anna. Le premier défend une vision du couple basée sur la raison, nourrie des théories matérialistes et évolutionnistes. L’autre lui oppose l’enthousiasme du sentiment amoureux et de la création poétique. Voilà les rôles qu’ils s’étaient attribués. Mais derrière leur discussion, de lettre en lettre, nul doute que London et Strunsky se parlent aussi d’eux-mêmes, de leur relation, de leurs divergences. Correspondance masquée, en quelque sorte. Un vers de Dante, l’épigraphe, donna le titre : « Et nos discussions auraient pour sujet l’amour et rien d’autre. » 

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La première lettre part de Londres : Dane Kampton se réjouit d’apprendre qu’Herbert va se marier, mais lui reproche de ne pas lui avoir confié plus tôt qu’il était amoureux – « Il est toujours beaucoup plus important d’aimer que d’être aimé. » Herbert Wace lui répond que ses fiançailles avec Hester seront longues, puisqu’il a encore deux ans d’études avant d’obtenir son doctorat, mais que sa fiancée est raisonnable, chacun continuera à mener sa vie en attendant. Barbara, la sœur d’Herbert, à qui Dane a lu cette lettre pleine de considérations pratiques mais sans aucun sentiment, en a conclu qu’Herbert n’aime pas vraiment. Elle, au contraire, s’épanouit dans l’amour d’Earl, un homme infirme mais profondément amoureux.

Alors Herbert commence son réquisitoire contre l’amour, préjugé terrible et pathétique selon lui. Il reproche à Dane d’évoluer dans « un monde idéal, éthéré, inaccessible » alors que lui se situe dans le monde réel, « constitué de choses concrètes et de faits tangibles ». Pragmatique, il rejette toute poésie dans le monde d’aujourd’hui, choisissant de « travailler » alors que Dane ne fait que « rêver ». Et quand son père adoptif lui rétorque que son discours révèle clairement qu’il n’est pas amoureux, il le revendique : « Non, je ne suis pas amoureux, et je suis bien content de ne pas l’être ; j’en suis même fier. » L’amour est ce qui sème le désordre, il n’en veut pas dans sa vie d’homme actif et non contemplatif, rationaliste et non romanesque.

L’affrontement se durcit. Chacun défend ses valeurs, réfute les arguments de l’autre, même s’ils ont soin de ne pas toucher pour autant à leur affection l’un pour l’autre. Herbert se veut différent, clairvoyant. Dane tâche de l’éclairer sur lui-même - « C’est une faute grossière de respecter le seul fait tangible aux dépens de l’ineffable et du sentiment » - et sur l’amour – « L’amour n’est pas un dérangement mais une croissance, aussi bien spirituelle que physique. (…) L’amour est l’éveil de notre personnalité à la beauté et à la valeur d’un autre être. »

Herbert / Jack continue à procéder par oppositions, entre la femme amoureuse qui n’analyse pas ses émotions et l’homme qui raisonne « comme seuls savent le faire les hommes » ! Entre l’intelligence et le cœur. Entre le mariage de raison, utile à la perpétuation de l’espèce, et la passion amoureuse. « Plus nous aimons et plus nous vivons » lui rétorque Dane / Anna.

Les deux dernières lettres sont d’Hester, la fiancée, qui écrit à l’un et à l’autre. Deux lettres pour mettre un point final à cette correspondance qui, d’une manière plus vivante qu’un essai, tâche de clarifier ce qu’ont les hommes en tête quand ils parlent d’amour.

Commentaires

Comment ne pas penser à "Love letters" de Gurney qui m'avait tant parlé?
Mais je pense aussi à ce superbe chapitre du livre "Dans la forêt du miroir" de A. Manguel intitulé "Borges amoureux" d'où je copie cette phrase." Tout au long de sa vie presque centenaire, il était tombé amoureux avec une patiente régularité et, avec patiente régularité, ses espoirs avaient fait long feu."
Belle photo Tania!

Écrit par : colo | 26/05/2008

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Pas croyable ! Mon slogan d'aujourd'hui s'appelle "Parlez-moi d'amour, redîtes-moi des choses tendres" ! Et c'est aussi le genre épistolaire ! Par contre, ce n'est pas le même auteur ! Le "fluide" ?

Écrit par : Bernadette | 27/05/2008

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