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28/03/2015

Bouquets

chagall,catalogue,exposition,bruxelles,2015,autobiographie,mémoires,peinture,art,vie,fleurs,culture« Quand j’arrivai à Nice pour la première fois, je me sentis au royaume des fleurs. Pour moi, c’était une nature nouvelle, qui m’enchantait. L’abondance et la variété des fleurs m’émerveillait et me fascinait. Un tel contraste par rapport à Vitebsk, où la pauvre Bella, pour trouver une petite fleur à m’offrir, devait courir hors de la ville chez quelque jardinier. A Nice, on pouvait composer des centaines de bouquets de mariée et les présenter à mes épouses imaginaires dans le monde entier. N’était-ce pas la raison pour laquelle je les représentais si souvent dans mes peintures ? »

Marc Chagall, Mémoires in Catalogue Marc Chagall, rétrospective 1908-1985, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles, 2015.

 

Marc Chagall, La mariée à double face, 1927, collection privée.

26/03/2015

Chagall texto

Le catalogue de la rétrospective Chagall à Bruxelles permet de la revisiter à travers de très belles illustrations, la part des textes y est aussi essentielle. Michel Draguet, commissaire de l’exposition, qui écrit dans la préface que « Chagall n’a, sans doute, jamais été autant d’actualité », y signe une belle analyse : « Chagall et la modernité : entre fable et utopie ».

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Photo de Chagall © Studio Lipnitzki / Roger-Viollet

Pourquoi Chagall « texto » ? Parce que si on connaît son autobiographie Ma vie, écrite en 1921-1922, on découvre ici pour la première fois la traduction française de ses notes ultérieures en russe, retrouvées dans les archives de Marc et Ida Chagall. « Mémoires » de Marc Chagall, un texte d’une trentaine de pages, fournit une splendide entrée à ce catalogue.

 

« Les années passent, les mois et les jours s’envolent. Tant de pluie est tombée, tant de neige ! On se réveille un beau matin et il semble qu’un an vient de passer, mais ce n’est qu’un nouveau jour, et çà et là une nouvelle ride a surgi : dans le dos, au plafond, sur la joue. Que de tristesse, de sourires, d’attentes, de rencontres et d’espoirs ! Quand vais-je laisser mes pinceaux et prendre la plume pour écrire encore quelques lignes sur ma vie ? Il y a près de cinquante ans, à Moscou, j’ai écrit en hâte ce petit livre sur neuf ou dix cahiers d’école, et voici la question : qui suis-je ? Je ne suis ni Michel-Ange, ni Mozart, ni Haydn, ni Goya, mais simplement un certain Chagall de Vitebsk, et je n’ai aucune envie d’imposer ma biographie aux autres. »

 

C’est le début de ce texte émouvant, où l’artiste qui a tant aspiré à la paix cherche à guérir de la guerre, des larmes, des souffrances. Après la seconde guerre mondiale, il veut récupérer à Berlin les tableaux laissés chez Walden, à la galerie Der Sturm. Le galeriste lui demande de nouveaux tableaux, maintenant qu’il est célèbre – « Mais vos vieux tableaux, je ne les ai plus. » Au procès contre Walden, le juge lit à voix haute une lettre où Robert Delaunay a écrit que « Chagall ne connaît pas son métier. » Déception, amertume des amitiés trahies. De retour à Paris – « Quel air, quel mirage, quelle ivresse ! » –, Chagall constate qu’à La Ruche aussi, toutes ses affaires ont disparu : tableaux, lettres, livres, photographies, son chevalet même.  

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Marc Chagall, rétrospective 1908-1985, Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique, Fonds Mercator/MRBAB, Bruxelles, 2015.

« Tout art est le résultat du travail : du travail en atelier, de l’observation de la nature. C’est ainsi. Mais depuis longtemps je considère que tout ce qui nous traverse l’esprit – même si ce n’est pas toujours logique – est aussi important que le reflet du monde extérieur. C’est peut-être justement l’expression de notre monde intérieur mais aussi du monde extérieur lui-même. Pour moi, dans l’art, les soupirs ont de l’importance. »

 

La Bible, les voyages, l’exil, la musique, Kafka (« Non seulement je le connais, mais je le porte en moi, ou bien c’est moi qui suis en lui, depuis l’enfance »), les couleurs, le plafond de l’Opéra de Paris…, Chagall écrit sur tout ce qui compose sa vie d’homme, sa vie d’artiste. Il ne faudrait pas que ses merveilleuses couleurs et sa fantaisie fassent oublier les difficultés et les malheurs qu’il a rencontrés.

 

Draguet le rappelle : « l’œuvre de Chagall s’ouvre sur une fuite éperdue du village juif prisonnier de la Russie impériale de la fin de siècle. » Antisémitisme d’Etat, racisme ordinaire ont fait de lui un exilé habité par l’héritage hassidique de sa vie en Russie ; « le blasphème que constitue le simple acte de dessiner » l’a isolé de son milieu familial. Le voilà « nomade », voué à peindre et figurer sans cesse son « pays de nulle part », un monde imaginaire ancré dans l’existence terrestre.

 

« Dieu, toi qui te dissimules dans les nuages,
Ou derrière la maison du cordonnier,
Fais que se révèle mon âme,
Ame douloureuse de gamin balbutiant.
Montre-moi mon chemin.
Je ne voudrais pas être pareil à tous les autres :
Je veux voir un monde nouveau (…) »

 

« Seul est mien
Le pays qui habite mon âme
J’y entre sans passeport
Comme chez moi
Il voit ma tristesse et ma solitude
Il m’endort
Et me couvre d’une pierre parfumée »

Jean-Claude Marcadé examine le terreau russe dans l’oeuvre de Chagall, il souligne sa « très grande affinité » avec le monde poétique d’Essénine. Marcello Massenzio met en garde contre les lieux communs réduisant son art « à la seule dimension onirico-fantastique ». A côté des toiles « idylliques », d’autres expriment les drames de son époque. Dès 1933, sa peinture devient l’une des cibles principales de la propagande nazie antisémite – Le rabbin jaune est transporté dans les rues de Mannheim puis exposé pour faire savoir au contribuable « comment on gaspille (son) argent », c’est la campagne contre « l’art dégénéré ». Cette année-là, Chagall peint La chute de l’ange et Solitude. L’Apocalypse en lilas. Cappricio (gouache de 1945-1947, ci-dessous), montrée à l’exposition, projet d’une œuvre jamais réalisée, est une puissante vision de l’Holocauste. 

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Marc Chagall, Apocalypse en lilas. Capriccio, 1945 © The London Jewish Museum of Art

L’analyse des tableaux de Chagall par Ugo Volli non comme un espace fictif ou narratif, mais comme un discours où la présence simultanée de figures ou de « nuages de figures » est avant tout « relation de sens », aide à comprendre comment les motifs récurrents y fonctionnent, surtout comme des symboles ou des attributs (« Une peinture hiéroglyphique ? »). Enfin pour tous ceux qui aiment les petits commentaires éclairants, le catalogue offre une très utile « lecture critique » d’une cinquantaine d’œuvres de Chagall. Un beau livre à acquérir ou à emprunter en bibliothèque, je vous le recommande.

 

 

 

 

24/03/2015

Gaie et sociable

Dernières lignes des Essais de Montaigne   

« Les plus belles vies sont, à mon avis, celles qui se conforment au modèle commun et humain, avec ordre, mais sans rien d’extraordinaire et sans s’écarter [de ce modèle]. [Je dirai] maintenant que la vieillesse a quelque peu besoin d’être traitée plus tendrement. montaigne,les essais,en français moderne,essai,littérature française,autoportrait,philosophie,vie,vieillesse,cultureRecommandons-la au dieu protecteur de la santé et de la sagesse* – mais une sagesse gaie et sociable : 

Frui paratis et valido mihi,
Latoe, dones, et precor, integra
 

Cum mente, nec turpem senectam 

Degere, nec cythara carentem.** 

 

[Accorde-moi, ô fils de Latone, de jouir avec une santé robuste des biens que j’ai acquis et, je t’en prie, avec des facultés intellectuelles intactes ; fais que ma vieillesse ne soit pas déshonorante et qu’elle puisse encore toucher la lyre.]

* Apollon / ** Horace, Odes, I, 31, v.17-20.

Anonyme, Portrait de Montaigne, vers 1590.

 

23/03/2015

Moi que je peins

Avertissant d’emblée le lecteur des Essais qu’il écrit sans autre fin « que domestique et privée », Michel de Montaigne (1533-1592) est explicite : « C’est moi que je peins ». Voici pour ce troisième billet quelques lignes de cet autoportrait aux couleurs changeantes. « Il se produit mille mouvements de l’âme irréfléchis et capricieux chez moi. Ou l’humeur mélancolique s’est emparée de moi, ou bien c’est l’humeur colérique, et sous leur autorité particulière, à telle heure la tristesse prédomine en moi, à telle autre l’allégresse. » 

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Montaigne vers 1580, à l'âge de 47 ans © Montaigne Studies

Quand Montaigne entreprend de se décrire, c’est d’abord au physique : « la taille forte et ramassée, le visage, non pas gras, mais plein ; la complexion, entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude (…) ». A peine écrit-il qu’il a la santé « forte et vigoureuse,  rarement troublée par les maladies jusqu’à un âge bien avancé » qu’il corrige : « J’étais tel, car je ne me considère plus [ainsi] à l’heure actuelle où je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant depuis longtemps franchi les quarante ans. » Il a 47 ans. « Ce que je serai dorénavant, ce ne sera plus qu’un demi-être, ce ne sera plus moi. Je m’échappe tous les jours, et je me dérobe à moi. » 

Puis au moral : « rien de vif », seulement « une vigueur pleine et solide », et ne valant rien s’il a un autre guide que sa « pure et libre volonté », « extrêmement oisif, extrêmement libre et par nature et par dessein prémédité. » Montaigne ne cache pas son caractère délicat et « incapable de [supporter] l’inquiétude », à tel point qu’il préfère qu’on lui dissimule les pertes et les désordres qui le touchent. Ni sa manière d’être, « endormie et insensible (…) devant les événements malheureux qui ne (le) frappent pas directement – « manière d’être que je considère comme l’une des meilleures qualités de mon état naturel ».

 

Il déteste les masques : « Un cœur noble ne doit pas déguiser ses pensées : il veut se faire voir jusqu’au-dedans : ou tout y est bon, ou au moins, tout y est humain. » Non qu’il faille toujours tout dire, « mais ce qu’on dit, il faut que ce soit tel qu’on le pense ; autrement, c’est de la perversité. »

 

Le Livre III commence bien : « Personne n’est exempt de dire des sottises. Le malheur est de les dire avec sérieux. » Montaigne y répète son objectif : « J’expose une vie humble et sans gloire ; cela n’a pas d’importance : on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie ordinaire et privée qu’à une vie de plus riche étoffe : chaque homme porte [en lui] la forme entière de la condition humaine. »

 

De qui recherche-t-il la société ? De ceux qu’on appelle « honnêtes hommes » et « habiles hommes » (savants, talentueux). « Je reconnais les gens qui me conviennent à leur silence lui-même et à leur sourire et je les découvre  mieux, peut-être, à table que dans la salle du conseil. »

 

Accablé à trente ans par la mort de son ami La Boétie, Montaigne s’en est distrait par l’amour et c’est pour lui l’antidote à la tristesse que de changer de pensée quand une pensée pénible l’occupe. « Toujours le changement soulage, désagrège et disperse. Si je ne veux pas combattre cette pensée, je lui échappe, et en la fuyant je m’écarte du chemin, je ruse : changeant de lieu, d’occupation, de compagnie, je me sauve dans la foule d’autres passe-temps et pensées, où elle perd ma trace et me perd. » (« Sur la diversion »)

 

Voyageur à cheval plutôt qu’à pied – « Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent pourquoi je fais des voyages que je sais bien ce que je fuis, mais non ce que je cherche » –, Montaigne sait que « ce plaisir de voyager porte témoignage d’inquiétude et d’inconstance. » Il le confesse : « seule la variété me contente, et la possession de la diversité, si du moins quelque chose me contente. » – « Une seule corde ne suffit jamais à me retenir. « Il y a de la vanité, dites-vous, dans ce passe-temps. » Mais où n’y en a-t-il pas ? Et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité toute la sagesse. »

 

Terminer la lecture des Essais dans cette version en français moderne « destinée au plus vaste public », ce n’est certes pas en avoir fini avec Montaigne, ni même avec ses trois Livres qui n’ont jamais fini de dire ce qu’ils ont à dire, pour reprendre une des définitions d’Italo Calvino (Pourquoi lire les classiques).

 

Comment ne pas y revenir ? Montaigne dans sa « librairie » se peint de façon si vivante qu’il nous entraîne à réfléchir sur mille et un aspects de notre vie, de notre condition. Compagnon, témoin, penseur, il écrit pour lui, pour nous, ni juge ni moraliste sinon de lui-même : « La peste de l’homme c’est de penser qu’il sait. »

21/03/2015

Majesté

« Quinze ans ! c’est l’âge rêvé pour un éphèbe. Pour un chat, c’est un âge de majesté et de face-à-main, d’irritabilité aussi, surtout s’il est de ce poids, de ce poil, de cette taille, de cette opulente sombre tacheture.

le-gout-des-chats.jpgLe voici qui est arrivé, parce que l’avenue cesse et que c’est la maison avec les quatre volets clos et la porte close aussi, afin de faire la nuit parce que tout le monde dort.

Vous lui dites mille termes aimables. Il s’assied : établit sur vous un vieux regard ferrugineux royal.

Vous voudriez le prendre. Le porter, le tenir – c’est émouvant un animal pareil ! Mais d’abord, le pourriez-vous faire, il ne ronronnerait pas – je sais bien que c’est ça, ce tonnerre entre des enrochements du Zambèze ou du Niagara que vous voudriez entendre ; eh bien il ne le ferait pas – ensuite il s’en faut de beaucoup que vous le puissiez jamais atteindre. Voyez où il est déjà, et comme il marche plein d’offense et en se retournant ! Dans les hauts pois de senteur, il y a un peu d’ombre. Va-t-il dormir ? Plutôt, il a une idée. Il se dresse et se fait les griffes de toute sa longueur et de toute sa force contre une borne qui est là qui lance des étincelles. »

 

Charles-Albert Cingria, Canicules sardes in Le goût des chats

19/03/2015

Le goût des chats

Quoi de mieux qu’un chat sur les genoux, entre le bureau et mes mains au clavier, pour vous parler de ce petit livre pour aficionados ? Le goût des chats, dans l’esprit de la collection du Petit mercure, réunit des textes choisis et présentés par Jacques Barozzi, un de ses auteurs réguliers. Une centaine de pages, une trentaine d’auteurs, de Louis Nucéra à J.-K. Huysmans. 

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Mina

Dans l’introduction, Barozzi cite Théophile Gautier : « Les chats se plaisent dans le silence, l’ordre et la quiétude, et aucun endroit ne leur convient mieux que le cabinet du littérateur. » (Gautier aimait aussi les chiens, rappelez-vous Fanfreluche.) Et Mallarmé qui parle dans une lettre de Neige, « une adorable maîtresse toute blanche ». Il y aura bien d’autres jolis de noms de chats dans ce petit recueil comme Muezza, la chatte préférée de Mahomet ou Mysouff, le chat d’Alexandre Dumas, qui le conduisait tous les matins « jusqu’à la rue de Vaugirard » et tous les soirs l’y attendait.

 

Baudelaire est bien sûr à la place d’honneur : « C’est l’esprit familier du lieu ; / Il juge, il préside, il inspire / Toutes choses dans son empire ; / Peut-être est-il fée, est-il dieu ? » (Le chat, II) Je révise le sonnet des Chats, me souvenant d’un mémorable dîner d’anniversaire à Moscou, où, après que Sergueï, notre guide-interprète, nous avait fait la grâce de réciter des vers russes, pour nous faire entendre la poésie dans sa langue, je m’étais lancée : « Les amoureux fervents et les savants austères… »

 

Poésie, prose, conte, mémoires, le chat se faufile dans tous les genres. Frédéric Vitoux, à qui l’on doit l’excellent Dictionnaire amoureux des chats, rapporte ce mot de Léautaud à Céline : « Vous allez sans doute être liquidé à la Libération, et vous l’aurez bien cherché, je ne verserai pas une larme, mais vous pourrez mourir en paix, sachez que je suis prêt à recueillir Bébert qui seul m’importe. » Qui sait si ce gros matou de Bébert n’a pas inspiré à Marcel Aymé, ami fidèle de Céline, ses fameux Contes du chat perché ?

 

Le goût des chats ménage des rencontres entre Esope et La Fontaine, Buffon et Chateaubriand. On y fait la connaissance de Gouttière (Forlani) et de Beauty (Balzac), on y retrouve Le Chat Murr d’Hoffmann, un de ces textes dont je reporte je ne sais pourquoi la lecture – il en va de certains livres comme de certains voyages, qu’on entretient longtemps à l’état de rêve.

 

Yves Navarre a décidé de faire raconter sa vie de chat par son Tiffauges après sa mort –  Michel Tournier, « qui disait ne pas aimer les chats » lui avait offert ce chaton –, « Abel Tiffauges est le héros du Roi des Aulnes ». Anny Duperey est de la partie avec ses Chats de hasard. Paul Léautaud ne cache aucun détail de la mort de Souris, « la merveilleuse petite chatte angora gris-bleu de la rue Garancière », treize jours à peine après l’avoir recueillie chez lui.

 

Beaucoup plus d’écrivains que d’écrivaines dans Le goût des chats (en plus de Duperey, Mme Michelet, Colette, Doris Lessing). Mâle ou femelle, le chat en littérature serait d’essence féminine, selon Barozzi, tandis que le chien serait perçu comme masculin : je me garderai bien d’en débattre. Saviez-vous que Du Bellay avait écrit une Epitaphe de deux cents vers à la mémoire de Beleau, son petit chat gris ?

17/03/2015

Première question

« Pourquoi suis-je ici ? » demandait-elle
chaque fois, quatre-vingt-dix ans, les yeux

 

cernés de rouge depuis que les larmes
n’y venaient plus. « Pourquoi suis-je ici ? »
A peine capable de se mettre debout,

 

l’appétit déclinant. « Pourquoi suis-je ici ? »
J’avais beau lui expliquer patiemment
trois fois, quatre fois, que cela faisait déjà

des années qu’elle ne pouvait plus vivre seule,

 

ne tenait plus sur ses jambes, elle savait encore

parfaitement l’année de ma naissance, mais pas

celle où nous étions, que « bleu outremer » était

la couleur de la porte d’entrée chez ses

grands-parents, mais pas le nom de l’infirmière

 

qui venait la laver et l’habiller tous les jours.

« Pourquoi suis-je ici ? » Puis avec un choc

je compris : et si ce n’était pas une question

d’aujourd’hui mais d’autrefois et là-bas, la première

 

du catéchisme, celle avec la promesse

d’un ciel, et je lui répondis : « Pour servir
Dieu et être heureuse en ce monde

et dans l’au-delà. » Elle ne me jeta même pas
un regard : « Tu y crois encore, à ces bêtises ? »

 

Huub Beurskens

 

(Hôtel Eden, 2013, traduit du néerlandais par Hans Hoebeke) 

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Eerste vraag
 

« Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » vroeg ze
telkens weer, in haar negentigste, rood
 

Omrande oogjes vanwege het gebrek aan
traanvocht. « Waartoe ben ik eigenlijk hier ? »
Amper nog in staat overeind te komen,
 

weinig eetlust meer. « Waartoe ben ik eigenlijk
hier ? » Hoe ik ook geduldig probeerde het
haar uit te leggen, drie, vier keer, dat ze al
jaar geleden niet meer zelfstandig wonen 
 

kon, niet goed ter been, mijn geboortejaar
wist ze feilloos, maar niet dat waarin we
heden leefden, dat “diepblauw” de kleur
van de deur van haar grootouderlijk huis

was geweest, maar niet hoe de verpleegster
 

heette die haar dagelijks waste en kleedde.
« Waartoe ben ik eigenlijk hier ? » Tot ik met
een schok dacht : wie weet is het geen vraag
van nu, maar een van toen en daar, de eerste
 

uit haar catechismus, die met de belofte
van een hemel, en antwoordde: “Om God
te dienen en daardoor hier en hiernamaals
 

gelukkig te zijn.” Ze keek me er niet eens
bij aan : “Dat jij nog gelooft in dat gezemel.”

 

Huub Beurskens

 

In Septentrion, n° 1, mars 2014,
Le dernier cru : poèmes choisis par Jozef Deleu

 

 

 


 

16/03/2015

Poétesse / Dichteres

Cela fait bien longtemps qu’Euterpe, partie vers d’autres aventures, ne nous titille plus avec ses féminins féministes, je pense à elle en juxtaposant ces deux suffixes homonymes en français et en néerlandais. Au stand de Ons Erfdeel vzw à la Foire du Livre, j’ai retrouvé Septentrion que je lisais régulièrement à la bibliothèque de l’école. J’ai reçu avec plaisir un numéro de cette revue trimestrielle des « Arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas » qui a aussi un blog destiné à faire mieux connaître la culture des « Plats Pays » aux lecteurs francophones. 

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Dans ce numéro 1 de 2014,  Bart Stouten (présentateur, producteur pour la chaîne de musique classique Klara (VRT) et poète, comme vous pouvez le lire sur son blog) présente la poésie de Miriam Van hee sous le titre « Tout commence chez soi… mais où ? » (traduit par Jean-Philippe Riby). Née en 1952, cette poétesse flamande le fascine avec ses vers « épurés, lumineux » et il nous parle de ses recueils publiés depuis 1978 (Le maigre repas / Het karige maal).

 

Voici deux poèmes de Miriam Van hee, tirés de Là où tombe la lumière / Ook daar valt het licht (2013).  Elle est la première femme à avoir reçu, en 1998, le prix triennal de poésie de la Communauté flamande. En 2007,  l’édition française de son recueil La cueillette des mûres / De bramenpluk a été récompensée par le prix européen Poesias, rebaptisé depuis prix Virgile.

 

Bart Stouten conclut son article par ce bel éloge : « Miriam Van hee est à mes yeux la poétesse du mystère. La poétesse du contre-jour. La poétesse d’un paradoxe qui fait des mots un silence. A la vérité, là encore choit la lumière. Aussi étrange que cela puisse paraître, la lumière éclaire jusqu’à l’indicible. »

 

Sur place

 

en bas est le village, il paraît
tout avoir, un clocher
une place, un pont et des lointains

 

un bois de chênes où le vent parfois
se déchaîne, et des maisons
les volets sont fermés, des taches

 

de lumière bougent sur le chemin
de terre et c’est miracle, un monde
habitable à ce point, et que pousse

 

le raisin dans un sol aussi dur
et que la treille ombrage
sans y penser, le pommier porte

 

encore des pommes petites, rouges et qui
sous l’œil de personne, tomberont
quand leur heure sera venue

 

Surplace

 

Beneden ligt het dorp, het lijkt
alsof het alles heeft, een toren
een plein, een brug, een achtergrond

 

een eikenwoud waarin de wind
tekeer kan gaan, en huizen
de luiken zijn gesloten, vlekken

 

licht bewegen op de aarden weg
het is een wonder, zo bewoonbaar
als de wereld is, dat druiven

 

kunnen groeien in zulke harde grond
en de wingerd schaduw geeft
zonder bedoeling, de appelboom

 

draagt appels nog, kleine, rode, die
voor niemands ogen zullen vallen a
ls hun tijd gekomen is
 

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 Le moment venu

 

ce serait beau, le moment venu
d’en avoir le désir, de sortir
dans le matin et si jamais nous
avions la force de nous risquer dans le bois

 

pour chercher un endroit où nous étions
jadis venus, couchés sur un rocher, nos regards
dominant un coude de la rivière
quelque chose allait survenir, un animal

 

nous apparaîtrait, que nul ne nous dérange
le moment venu, quand nous aurons enfin
résolu nos problèmes et serons libérés,
écoutons, entendons-nous déjà le murmure

 

de l’eau, ne connaissions-nous pas un peu le monde
nous avions attendu la neige, attendu le
train, nous avions été en retenue, nous
avions grimpé, nous nous étions perdus

 

on nous avait trouvés, donc, le moment
venu, prenons les sentiers battants
plutôt que les battus, sans nous retourner, toujours
il y aura quelque chose de connu, la terre meuble

 

qui s’enfonce sous les pins, c’est ce que nous aimions

 

Eens zover

 

het ware mooi, als het eens zover is
om ernaar te verlangen, naar buiten
te gaan in de ochtend en mochten wij
sterk genoeg zijn om het bos in te durven

 

op zoek naar een plek waar wij vroeger
al waren, wij lagen er toen op een rots
uit te kijken over een bocht in de rivier
iets stond te gebeuren, een dier zou zich

 

aan ons vertonen, laat niemand ons storen
als het een zover is en wij onze problemen
dan eindelijk opgelost hebben en vrij zijn,
laten wij luisteren of wij het water al horen

 

ruisen, wij wisten toch iets van de wereld
wij hadden gewacht op de sneeuw, op de
trein, wij waren nagebleven op school, wij
hadden geklommen, we waren verdwaald

 

we werden gevonden, dus, als het eens
zover is, laten wij de onzekere weg voor
de zekere nemen, niet omzien, er zal altijd
iets zijn dat we herkennen, de meegaande

 

grond onder de dennen, daar hielden we van

 

Miriam Van hee

 

(Ook daar valt het licht, 2013, traduit du néerlandais par Philippe Noble)