Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Envoyer ce Blog à un ami | Avertir le modérateur

30/07/2015

L'église St-Servais

Inséparable de la belle avenue Louis Bertrand qu’elle domine, l’église St-Servais attend une restauration depuis des années – elle devrait commencer bientôt. Ce jeudi 23 juillet, Yves Jacqmin, notre guide PatriS, l’a présentée au groupe des Estivales, d’abord devant l’entrée où les échafaudages dissimulent en partie la statue du Saint. 

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

Paroisse historique de Schaerbeek, cette église a été construite pour remplacer la première, petite église de village, qui se situait en contrebas (emplacement marqué aujourd’hui par le grand « Vase aux Bacchantes » de G. Devreese). Il n’en subsiste que la cure et son jardin de curé. St Servais, premier évangélisateur en région gallo-romaine au IVe siècle, a été l’évêque de Tongres avant de partir pour Maastricht où se trouvent sa tombe et son « Trésor ».

 

La décision de démolir l’ancienne église a été prise en 1864, malgré sa valeur architecturale – des artistes se sont mobilisés en vain contre cette destruction exécutée en 1905. La nouvelle église St-Servais inaugurée en 1876 et l’ancienne ont donc coexisté quelque temps. La petite, désacralisée, a servi de gymnase (on y pratiquait l’escrime) et d’école de dessin (qui préfigure l’Ecole de la Ruche). 

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

On compte une trentaine de paroisses dédidacées à Saint Servais entre la mer du Nord et Cologne. D’après la Légende dorée, inspiratrice de tant d’artistes, il descendrait de la sœur de Sainte Anne, mère de Marie. On raconte que, prisonnier des Huns, il a été protégé par des anges et un aigle. Le musée de Tongres contient des objets le concernant. Servais avait une réputation de diplomate. (C’est aussi le troisième des « saints de glace », fêté le 13 mai.)

 

Les plans de l’église sont de Gustave Hansotte, architecte entre autres de l’église Royale Sainte-Marie. Le choix de son emplacement est lié avant tout à un plan d’urbanisme, le chœur n’est plus orienté vers l’est comme le voulait la tradition. La façade est signée. La commune de Schaerbeek s’est impliquée financièrement dans son édification, vu son accroissement démographique à la fin du XIXe siècle. 

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

L’église St-Servais est de style néo-gothique, mais de construction moderne avec une armature métallique dissimulée. Certaines pierres viennent de carrières locales, on a utilisé aussi la pierre de Gobertange. A l’intérieur, le guide nous rappelle la diversité du patrimoine religieux de Schaerbeek, tous les styles y sont représentés : éclectisme à l’Eglise Royale Sainte-Marie, romane et byzantine, néo-classicisme à Sts-Jean-et-Nicolas, néogothique pur ici et à Ste-Elisabeth (Cage aux Ours). Au XXe siècle, le néogothique sera mêlé à l’art déco ou stylisé.

 

En outre, St-Servais a conservé son mobilier du XIXe siècle, « rescapé de Vatican II » : confessionnaux, chaire de vérité, fonts baptismaux, autels, statues polychromes, banc de communion sont restés en place. On les doit à des artisans spécialisés primés à des concours internationaux. L’orgue (1935) est remarquable, deux concerts par an permettent d’apprécier ses très belles sonorités. Il est du facteur allemand Johannes Klais.  

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

Bien qu’imitateur du XIIIe, le néogothique du XIXe siècle comporte sa part d’invention. Nous regardons des visages copiés de l’antique sous les colonnettes des ogives, une chaire de vérité en bois sculpté d’inspiration médiévale. Guillaume Geefs, l’auteur des fonts baptismaux (c’est lui qui a réalisé le monument de la Place des Martyrs) était aussi portraitiste royal. D’origine modeste (des parents boulangers), devenu bourgmestre en 1850, il a réussi une belle ascension sociale. Schaerbeek était au XIXe une commune de sculpteurs : Léon Mignon y avait son atelier, Paul De Vigne, Constantin Meunier (avant de s’installer rue de l’Abbaye), Charles Van der Stappen

 

Les toiles anciennes accrochées à gauche du chœur proviennent de l’ancienne église St-Servais, qui dépendait du chapitre de Soignies. On y faisait la quête pour l’entretien des églises mais l’abbaye tardait à restituer cet argent à la fabrique d’église de St Servais qui peinait déjà pour assurer les travaux nécessaires. Heureusement, des curés actifs prenaient des initiatives, comme l’organisation d’un pèlerinage à St-Servais dont on faisait le tour à cheval. 

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

D’autres tableaux viennent de « couvents improductifs » fermés par Joseph II, comme la « Vision de Saint Servais » par Gaspard de Crayer, un Christ en croix et une Assomption du XVIIe siècle. A droite du chœur, une belle Annonciation est pour l’instant masquée par des échafaudages.

 

La visite s’est terminée à l’extérieur. En prenant quelques photos avant de sortir, j’ai aperçu de beaux vitraux XIXe dans une chapelle latérale. Yves Jacqmin nous a fait remarquer qu’en faisant le tour de l’église, nous descendons : cette déclivité du terrain a été récupérée par le bâtiment, l’entrée latérale comporte un perron. Le chevet, entouré d’une grille en fonte, est surmonté de faux arcs-boutants. Une petite entrée basse donne sur la sacristie, invisible de l’intérieur. De ce côté aussi, l’église est judicieusement placée dans la perspective de la rue Gallait. 

eglise,st-servais,visite guidée,estivales 2015,patris,schaerbeek,architecture,néogothique,xixe,patrimoine,bruxelles,culture

Si comme moi, vous n’étiez jamais entré dans l’église St-Servais, je vous recommande la prochaine visite programmée ce jeudi 30 juillet à 12h30 – si les inscriptions sont encore ouvertes.

28/07/2015

Folies

proust,a la recherche du temps perdu,à l'ombre des jeunes filles en fleurs,autour de mme swann,roman,littérature française,relire la recherche,culture

 

 

« Nous sommes tous obligés, pour rendre la réalité supportable, d’entretenir en nous quelques petites folies. »

Marcel Proust, Autour de Mme Swann,

A l’ombre des jeunes filles en fleurs,

A la recherche du temps perdu

 

27/07/2015

Autour de Mme Swann

A l’ombre des jeunes filles en fleurs : le titre évoque d’abord Gilberte, mais celle-ci est indissociable de sa mère ; la première partie s’intitule « Autour de Mme Swann ». Proust y indique pour la première fois en sous-titres ses thèmes et personnages principaux. « A l’ombre de... », « A la recherche de... » – ce beau titre en variation trompe un peu, les jeunes filles n’y ont pas forcément le premier rôle. Si vous avez cru que la fin d’Un amour de Swann était un adieu à Odette de Crécy, voyez plutôt. 

proust,a la recherche du temps perdu,à l'ombre des jeunes filles en fleurs,autour de mme swann,roman,littérature française,gilberte,odette,m. de norpois,bergotte,relire la recherche,culture

Le récit commence par l’invitation à dîner de M. de Norpois chez les parents du narrateur, l’occasion de faire le point sur leurs relations sociales : sa mère regrette que le professeur Cottard soit en voyage et que Swann se comporte en « vulgaire esbroufeur » depuis qu’il est « le mari d’Odette ». Le Dr Cottard dont nous avons découvert les calembours stupides chez Mme Verdurin est devenu depuis une « notoriété européenne » ; sur les conseils d’un ami, il a adopté « l’air glacial » et cultive l’impassibilité avec succès.

 

Le marquis de Norpois, qui a été ministre, ambassadeur, dont on apprécie l’« esprit de gouvernement », passe aussi pour très froid à la Commission où il siège à côté du père du narrateur, tout étonné de son amitié pour lui. Sa mère l’admire, même si sa conversation est un répertoire « des formules surannées du langage particulières à une carrière, à une classe et à un temps ».

 

Le souvenir de ce premier dîner du marquis chez eux est lié à des changements importants pour leur fils : grâce à son avis favorable, il peut enfin aller entendre la Berma, une première « matinée théâtrale » qui le déçoit, il tentera de comprendre pourquoi. De plus, M. de Norpois persuade son père d’un avenir possible dans la littérature, alors que celui-ci n’envisageait pour lui qu’une carrière diplomatique. 

proust,a la recherche du temps perdu,à l'ombre des jeunes filles en fleurs,autour de mme swann,roman,littérature française,gilberte,odette,m. de norpois,bergotte,relire la recherche,culture
Première édition nrf (Du côté de chez Swann publié chez Grasset)

Si son attention honore le narrateur, le marquis le surprend aussi : son éloge de la Berma réveille son intérêt pour la grande actrice, mais il est dérouté par ses mots sur Balbec, sur Swann et sa femme « tout à fait charmante », et « atterré » par ses propos sur Bergotte jugé « bien mièvre, bien mince et bien peu viril ». Du coup, il s’interroge : son désir d’écrire est-il assez fort ?

 

Au jardin des Champs-Elysées, le retour de Gilberte le met à l’épreuve. Elle lâche que ses parents ne le « gobent pas » mais aussi, un jour qu’il l’a attrapée : « si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu ». Puis il tombe malade, on appelle Cottard, plus question de sortir. Une lettre inespérée arrive alors, de Gilberte qui l’invite pour la première fois chez elle – « La vie est semée de ces miracles que peuvent toujours espérer ceux qui aiment. »

 

L’appartement des Swann s’ouvre à lui, où le parfum de Mme Swann se devine jusque dans l’escalier, embaumé surtout du « charme particulier et douloureux qui émanait de la vie de Gilberte ». Ses nattes contre sa joue, ses papiers à lettres variés à chaque nouvelle invitation, les gâteaux, le thé de Mme Swann qui maintenant a son jour, son salon, et un peu du « despotisme minaudier » de Mme Verdurin, tout l’enchante, le trouble, le séduit.  

proust,a la recherche du temps perdu,à l'ombre des jeunes filles en fleurs,autour de mme swann,roman,littérature française,gilberte,odette,m. de norpois,bergotte,relire la recherche,culture
Laure Hayman en 1879, photographiée par Nadar / Mme Swann ?

Les Swann l’accueillent désormais comme un grand ami de Gilberte, ses parents à lui sont peu enthousiastes, critiques envers Swann et sarcastiques par rapport à Odette – « Les femmes élégantes n’allaient pas chez elle. » Bientôt il les accompagne dans leurs sorties, est convié à déjeuner – chez Mme Swann, on dit le « lunch ». Il la trouve souvent en robe de chambre dont il admire « le crêpe de Chine », les manches roses ou blanches ou « de couleurs très vives » quand elle se met au piano pour jouer la sonate de Vinteuil – longue réflexion sur la « première fois » qu’on entend un chef-d’œuvre.

 

Son rêve de rapprochement avec les Swann devenu réalité, il est ravi. Les merveilleuses robes de chambre – Odette « s’excusait de posséder tant de peignoirs parce qu’elle prétendait qu’il n’y avait que là-dedans qu’elle se sentait bien » – font place à des « toilettes souveraines » quand ils sortent. Quelle fierté de les accompagner au Bois, d’attirer les regards, d’être présenté à la princesse Mathilde !

 

Autre miracle surprenant : la rencontre chez les Swann de l’écrivain Bergotte, un « homme jeune, rude, petit… », à la place du Bergotte « lentement et délicatement élaboré » en lui-même, « goutte à goutte, comme une stalactite ». « Les noms sont des dessinateurs fantaisistes », la réalité parfois si loin de ce qu’on a imaginé, et l’homme « à barbiche » si loin de son œuvre, et même sa voix, sa conversation !  En y réfléchissant, le narrateur conclut par une phrase que je serais tentée d’appliquer à l’auteur : « C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature au fond d’un coffret) que les composer et les peindre sous les mots. »

 

Pour Bergotte, M. de Norpois est « un vieux serin ». Gilberte flatte son ami en lui chuchotant que l’écrivain l’a trouvé « extrêmement intelligent », propos rapporté qui modèrera un peu la sévérité de ses parents à l’égard de ses relations. Héritier de sa tante Léonie, dont son père gère la fortune jusqu’à sa majorité, le jeune homme vend sa belle argenterie (il le regrettera plus tard) pour pouvoir offrir des fleurs à Mme Swann, et donne même un de ses canapés à la maison de passe où il est reconnaissant à son ami Bloch de l’avoir introduit.

 

Et quand cette nouvelle amitié pour Gilberte semble établie, voilà qu’elle tend à espacer ses visites. A tel point qu’il n’a soudain plus envie de la voir et décide de renoncer « pour toujours » à Gilberte, convaincu qu’elle finira par désirer son retour. L’éclairage revient alors sur Mme Swann chez qui il se rend en l’absence de sa fille, sur son « jardin d’hiver », son salon, en parallèle avec ce qu’il appelle le « long et cruel suicide du moi qui en moi-même aimait Gilberte ».

Nous entraînant à sa suite dans l’exploration des états amoureux, des passions, dans l’expérience du temps « élastique », Proust nous surprend tantôt avec une expression (« casser les vitres ») tantôt un mot désuet (« saute-en-barque »). Il nous touche avec ses formules si justes : « l’amour a tant d’éloquence, l’indifférence si peu de curiosité. » 

Relire La Recherche (4)

 Relire La Recherche (3)

 Relire La Recherche (2)

 Relire La Recherche (1)

 

25/07/2015

Deux choses

avenue demolder,eugène demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture

 

 

Deux choses à ajouter en ce qui concerne l’avenue Demolder.

 

Elle porte le nom d’un écrivain et avocat belge, Eugène Demolder (1862-1919) qui a épousé la fille du peintre Félicien Rops – vous vous souvenez peut-être du portrait de Claire Demolder par Van Rysselberghe.

 

L’été, les roses trémières montent à l’assaut des arbres de l’avenue et elles sont particulièrement belles cette année, atteignant même leur feuillage.

23/07/2015

L'avenue Demolder

Dimanche 19 juillet, 17 h. Pour découvrir l’avenue Eugène Demolder, rendez-vous était donné à la « Cage aux ours », surnom de la place Verboeckhoven dû à la ressemblance, à sa création, d’une rocaille dans la fosse du chemin de fer qui passe en dessous avec la fosse aux ours de Berne (place aujourd’hui défigurée par une passerelle blanche controversée).  

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture
Photo © Sylvie Wilhelm / http://fr.sylvie-wilhelm.com/

C’est une autre histoire qui nous éloignerait de cette « Estivale » à la découverte de façades admirables dans une avenue prestigieuse, véritable « festival d’ornements » selon la formule d’Anne-Cécile Maréchal, notre guide PatriS. Construite à partir de 1908, cette avenue bourgeoise a été conçue dans le cadre du prolongement de l’axe royal (rue Royale, rue Royale Sainte-Marie, Hôtel communal) vers la gare de Schaerbeek (place princesse Elisabeth).

 

Parmi les huit artères qui aboutissent à la Cage aux Ours, la plupart portent les traces d’un passé industriel. Celle-ci, beaucoup plus large, dotée de jardinets de rue et de grilles qui concourent à son élégance, a vu beaucoup d’architectes et d’entrepreneurs s’y établir : ils affichaient ainsi leur « carte de visite » et se trouvaient sur place pour diriger les travaux dans le quartier. 

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture
Photo © Sylvie Wilhelm

Le parcours commence devant la « résidence Demolder », un immeuble signé J. Teughels, dont l’entrée donne sur la place. Un de ses occupants nous présente une copie des plans de façade pour M. Colignon, notaire. L’étude et la salle d’attente occupaient le rez-de-chaussée, les clercs travaillaient au-dessus, puis c’était l’appartement personnel du notaire. Les trois étages supérieurs étaient donnés en location, surmontés de chambres de bonne spacieuses. 

 

Nous apprenons que l’ascenseur est d’époque, en acajou, avec des vitres biseautées. Les appartements – quelque 170 mètres carrés – ont des parquets de chêne garnis de frises (essences tropicales) et des cheminées de différents marbres. La sculpture d’angle est de Pierre de Soete, également médaillier. Enfin, les caves sont étonnantes, prévues pour conserver trois à quatre mille bouteilles ! 

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture
Photo © Sylvie Wilhelm

Les numéros 11 à 17, côté impair, sont du même architecte, G. Leemans, et pourtant les maisons, de plus en plus hautes, sont très différentes. L’éclectisme est à la fête dans cette avenue : art nouveau, art déco, beaux-arts s’y mélangent, entre autres. La signature de l’architecte au bas d’une façade signifie aussi qu’il est fier du résultat.

 

Au n° 13, un grand sgraffite orné a disparu, comme au n° 11 ou au n° 14 – la guide nous montre le dessin initial des façades, ce qui permet de juger des modifications apportées en un siècle (on peut consulter l’Album de la Maison Moderne à la Maison des Arts de Schaerbeek.) Mais un sgraffite à petites fleurs blanches typiques de Privat-Livemont est encore visible au-dessus et en dessous du bow-window. Graphiste et décorateur, celui-ci enseignait à l’Ecole industrielle de la Ruche, toute proche. Les entrepreneurs avaient ici les « bonnes personnes » sous la main. Un temps oublié, l’art du sgraffite, heureusement, est aujourd’hui retrouvé.  

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture

Au 17, la ferronnerie de la porte monumentale est sans doute l’œuvre du fondeur pour lequel la maison a été construite. Le plan intérieur montre la disposition typique de l’époque : loggia vers la rue, puis salon et fumoir ; à l’arrière, salle à manger et véranda. En face, plusieurs maisons de François Hemelsoet : au 24, une ferronnerie art nouveau spectaculaire a été refaite à l’identique, de même que les pilastres du balconnet qui la supporte. Au 26, les portes ont été changées pour aménager un garage, la loggia à vitraux a disparu.

 

Du côté impair, la guide attire notre attention sur la « maison aux iris », sur d’autres récemment restaurées, sur un joli porche dont les marches dissimulent l’entrée des domestiques. Deux maisons de J. Teughels encore (ci-dessous) datent des années vingt : leurs lignes sont simplifiées, le décor stylisé, tout en gardant beaucoup d’élégance. Les quatre colonnes en granit rouge de la seconde font grand effet en contraste avec la pierre blanche de façade. 

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture
Maisons J. Teughels  / Photo © Sylvie Wilhelm

Henri Jacobs a aussi œuvré ici, notamment pour une demeure construite en deux temps, ce qu’il a subtilement masqué à l’aide d’une frise et d’autres détails qui achèvent d’imbriquer les deux parties successives. Son style s’y révèle : soubassement en pierre bleue, jeu des briques en façade, éléments art nouveau, pierre travaillée et enfin les grilles pour unifier (ci-dessous). Leur motif se prolonge devant la maison voisine, ce qui améliore encore l’impression d’ensemble.

 

1909 a été une année faste pour Jacobs : il a gagné quatre des prix décernés par la commune de Schaerbeek. Sa maison personnelle est sur l’avenue Foch, mais il a dessiné aussi la « maison Fontaine » au 46, où nous retrouvons les pâquerettes de Privat-Livemont autour d’un visage de femme. En haut de la maison qui lui fait face, de beaux sgraffites restaurés illustrent les quatre saisons – et les quatre âges de la femme, suggère une participante. 

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture
La maison construite "en deux temps" de Henri Jacobs

C’est à Joseph Diongre, connu pour son œuvre art déco (paquebot Flagey, maison communale de Woluwe-St-Lambert) qu’on doit deux maisons pittoresques dans un style plutôt « balnéaire », aux 51 et 53. De fausses jumelles, très bien préservées, l’une plus étroite que l’autre – on peut s’amuser au jeu des différences.

 

En arrivant au boulevard Lambermont, nous remarquons des châssis en aluminium qui ne seraient plus autorisés aujourd’hui. C’est la commune qui a créé le boulevard, en échange l’Etat a offert les deux ponts monumentaux et leurs escaliers en pierre bleue, chaussée de Haecht et chaussée d’Helmet. L’âne rouge, dans le second tronçon de l’avenue vers le square Riga, attire le regard vers deux jolies maisons aux façades renflées, décorées l’une de pommes, l’autre de raisins. Un peu plus loin, Thomas Owen a vécu au n° 74.  

avenue demolder,promenade guidée,schaerbeek,estivales 2015,patris,bourgeoisie,architecture,urbanisme,art nouveau,art déco,beaux-arts,éclectisme,culture 
La maison "Chu-Chin-Chow"

A côté d’un bel immeuble à appartements, une maison néo-Renaissance est ornée de chauves-souris, anges, raisins, tête de bouc en macaron, une ambiance de bacchanale. A nouveau les signatures de Teughels, Lauwers, Diongre au bas de belles façades où règne un éclectisme « de bon goût ». Pour finir, l’étonnante maison « Chu-Chin-Chow » au n° 99 : conçue en hommage à une comédie musicale à succès adaptée au cinéma, elle date de 1934. Rénovée avec respect, elle a gardé le dessin particulier du bois qui garnit ses fenêtres et sa corniche, ainsi que le joint creux en façade. L’entrée est très originale.

 

Si vous voulez découvrir vous-même l’avenue Eugène Demolder, sachez qu’une autre promenade guidée est prévue le dimanche 30 août, même heure, même endroit (Mise à jour 24/7/2015 : le groupe est complet.)* Un grand merci à Sylvie Wilhelm, photographe, rencontrée lors de ce parcours, pour le partage de ses photos (1 à 5).

 

***

 

* Pour information, il ne reste que trois dates ouvertes pour les Estivales 2015 :

30/7 12h30 Eglise Saint-Servais

06/8 12h30 Eglise Saints-Jean-et-Nicolas

06/9 17h A vélo - Schaerbeek se la joue "cottage".

21/07/2015

Un baiser

« Une ancienne tradition du nord de l’Italie veut qu’on offre à sa belle le premier marron tombé d’un marronnier,  je veux dire trouvé au moment où il tombe, pas un marron qui traîne, ni gaulé, ni cueilli, ça ne compte pas. Et là logiquement elle doit vous promettre d’être votre amoureuse jusqu’à l’automne suivant. (…)
McNeil Folio.jpgPar un jour d’automne, revenant d’une leçon chez madame Boulie, passant par la rue des Poilus, la petite parallèle à l’avenue principale de la vieille ville de Vence, voilà que je tombe, devant le lavoir, sur la cosse éclatée du plus beau des marrons qu’on ait jamais trouvé de Naples à Gibraltar. Comme j’ignore les coutumes calabraises, je le ramasse comme ça, par curiosité, c’est un beau marron, lourd, luisant, presque rond, tout à coup surgit une horde de gamins qui se jette sur moi, hurlant en Dieu sait quoi,  je détale, ils me suivent, (…) j’ai perdu mon marron en traversant la route mais ils ne l’ont pas vu (…).
Mon père, tranquillement, faisant comme chaque jour sa petite promenade, voit le marron par terre, alors il le ramasse, le frotte sur le revers de sa veste en velours et l’offre à la gamine qui se lève sur la pointe des pieds pour poser un baiser sur sa joue. Un baiser de Danielle ! Quinze gamins, route de Saint-Jeannet, comprennent en une seconde ce que c’est qu’être un vrai séducteur. »

David McNeil, Quelques pas dans les pas dun ange

20/07/2015

Simplement papa

« Ce livre est court, beaucoup trop court. Il raconte les rares moments que j’ai pu passer avec celui qu’autour de moi tout le monde appelait « Maître » et que moi j’appelais simplement papa... » écrit David McNeil au début de Quelques pas dans les pas d’un ange (2003). 

mcneil,david,quelques pas dans les pas d'un ange,récit,littérature française,autobiographie,fils de chagall,chagall,peinture,chanson,vence,artiste,culture
Marc Chagall et son fils David, Photo Beauty will save (Les trois muses de Marc Chagall)

Auteur-compositeur, le fils de Marc Chagall, né en 1946, a enregistré aussi sept albums personnels. J’attendais un récit autobiographique, pas un vrai livre d’écrivain, or en plus de ses livres pour enfants, ce titre est le cinquième de McNeil (le premier, en 1994, s’intitule Tous les bars de Zanzibar). Son goût pour les jeux sonores révèle un « obsédé textuel ».

 

« Le musée des méduses », première des dix-huit séquences, commence avec Auguste, le chauffeur, mais très vite « Elle » apparaît, qui préfère « être un peu à l’écart » pour ne pas attirer les paparazzi, son obsession. Et bientôt la musique, avec « le vingt-septième cousin de Django Reinhardt passant entre les tables en massacrant Blue Moon ». Cagnes-sur-Mer est peu fréquenté à l’époque et le garçon qui n’a encore jamais vu de plage de sable est au paradis en marchant sur les galets brûlants.

 

« Elle » aime nager, et toujours loin, ce qui laisse à Chagall le loisir d’orner des galets avec des pastels gras, que son fils et lui balancent à la mer avant son retour – d’où l’afflux des méduses « au plus grand des musées de la lithographie ». Au rayon des fantasmes, le garçon la voit « happée par un banc de cachalots », « vendue aux enchères », grignotée par des écrevisses, et j’en passe.

 

Au détour d’une phrase, Mc Neil lâche « mon oncle dont je porte le nom ». Son oncle ? « Virginia Haggard, devenue mère d’un petit Chagall, était toujours mariée à un McNeil qui refusait de divorcer. Quand il a finalement accepté, elle avait déjà quitté le peintre. D’où son nom écossais. » (L’Express) David a été reconnu par son père biologique, qui lui a donné le prénom de son frère. Après la mort de Bella en 1944, la liaison entre Chagall et Virginia a duré sept ans (puis, en 1952, il épouse Valentina Brodsky « Elle »).

 

A Vence où Chagall s’installe en 1948, pour David il y a surtout Mariano le jardinier, Rosa la cuisinière. Et la fille du chauffeur d’autobus, Danielle, qui préfère le grand blond né « loin, à New York », le fils « du petit monsieur russe qui peignait des tableaux quelquefois très bizarres, des coqs verts à l’endroit sur des toits à l’envers, mais il était aimable et ça devait se vendre puisque l’hiver dernier il avait acheté, lui avait dit son père, la maison « des Collines ». » David, dix ans, a la permission de construire des cabanes dans l’immense jardin, « elle » voudrait faire de lui un architecte.

 

On a rajouté au nom de l’avenue qui allait s’appeler Henri-Matisse celui de l’ancienne route de Saint-Jeannet « pour qu’on puisse adresser du courrier à papa sans qu’on cite le nom de celui aussitôt devenu chez nous « colleur de papiers peints » ». McNeil raconte quelques anecdotes sur les relations entre les deux peintres qu’une chapelle va brouiller ou encore avec Picasso. Dans les années soixante, Chagall partira pour Saint-Paul où il repose – « Dommage pour lui, qui aimait tant Vence. »

 

David McNeil se dit né « dans le bleu », qui régnait partout dans leur maison : « De la rencontre de celui, un peu délavé, du regard de ma mère avec celui, plus intense, de mon père, ensemble ils avaient fait quelque chose qui devait ressembler à un ange j’imagine, un ange aux yeux bleus, je suis sûr que les anges ont souvent les yeux bleus. »

 

Chagall déteste faire les fonds. Alors il en charge David, qui préférerait aller à la plage. Son père l’embobine en lui expliquant « que le papier s’envolait lorsqu’il était entièrement recouvert de couleur », ce qui n’arrive jamais. « – Essaie encore, tiens, essaie en orange. »

 

Pour David et sa demi-sœur Jean, la vie à Vence est quasi paradisiaque, jusqu’à l’arrivée d’un disciple de Krishnamurti, rejoint par le jeune frère d’Isadora Duncan, un autre « fada » qui a connu Chagall avant-guerre à Paris. Accueillis gentiment, ils embobinent Virginia, qui part avec le photographe belge de célébrités venu pour le mariage d’Ida, l’autre demi-sœur de McNeil. « Un an de pension plus tard », quand David revient, « papa s’était déjà remarié avec Elle. »

 

« Mon père venait d’une famille très pauvre devenue très riche et ma mère d’une famille très riche devenue assez pauvre ». Elle appelait Auguste « Auguste », Chagall disait « monsieur Tiberi », alors David opte pour « monsieur Auguste ». Son point de vue sur la dernière épouse de son père est caustique : « il était l’heure de dîner et après le dîner il avait l’habitude d’aller travailler, il ne fallait surtout pas qu’il soit contrarié, un homme contrarié peint de mauvais glaïeuls et quand il est fâché se met à refaire des machins bibliques, des Moïse et des fuites en Egypte, difficiles à négocier, il lui arrivait même de peindre des Christ en croix, totalement invendables, pensez donc, qui, déjà, veut acheter un Christ en croix, et en plus un Christ en croix fait par un peintre juif. »

 

Chagall s’est mis en tête de lui apprendre la peinture pour le dégoûter de la vie d’artiste. Il l’emmène au Louvre (un jour qu’il était fermé pour travaux, on ouvre pour eux seuls la porte au « Maître » – qui répondait invariablement « Centimètre ! »), il lui fait lire des vies d’artistes pauvres, celle de Soutine par exemple.

 

Quelques pas dans les pas d’un ange raconte aussi la belle amitié avec Aimé Maeght, le plafond de l’opéra (lire ici), l’appartement sur l’île Saint-Louis, sa bar-mitsva, l’horrible collège du Moncel dont il ne garde que deux bons souvenirs : une visite de sa demi-sœur Jean, une autre de Chagall et Aimé Maeght qui le font sortir en dépit de tous les règlements. David McNeil préférera le Lycée français de Bruxelles, mixte de surcroît, où il joue de la trompette dans l’orchestre de l’école.

 

Puis viennent l’appel du jazz, la chanson, les derniers jours passés avec son père, malgré les manigances de Vava pour le tenir à distance. La dernière séquence, « Le couteau de cuisine et le sourire du faune », est suivie d’un émouvant dessin de Chagall signé « ton papa Marc ».

18/07/2015

Merveille inconnue

proust,a la recherche du temps perdu,du côté de chez swann,noms de pays : le nom,roman,littérature française,relire la recherche,culture« Sans doute si alors j’avais fait moi-même plus attention à ce qu’il y avait dans ma pensée quand je prononçais les mots « aller à Florence, à Parme, à Pise, à Venise », je me serais rendu compte que ce que je voyais n’était nullement une ville, mais quelque chose d’aussi différent de tout ce que je connaissais, d’aussi délicieux, que pourrait être pour une humanité dont la vie se serait toujours écoulée dans des fins d’après-midi d’hiver, cette merveille inconnue : une matinée de printemps. »

 

Marcel Proust, Noms de pays : le nom


(A la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, troisième partie)