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18/04/2015

Entre

En tous sens et à tout vent* / 4       

Entre visible 

et invisible,

 

poème,poésie,littérature française de belgique,anthologie,piqués des vers!,cultureune seule syllabe à franchir,

 

nul espace à désherber,

 

pas de distance à distancer

 

 

Suffit l’autre regard,

 

toute prescience allumée,

 

exigence exaucée

 

 

Marie-José Viseur, La vie me fouille jusqu’au cri

 

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

Jean Beauduin (1851 - 1916), Au crépuscule           

16/04/2015

Poètes

En tous sens et à tout vent* / 3       

poètes  

prenez soin de vos ongles 

faites-en des couteaux pointus

 

des fourches des herses

 

afin de pouvoir dire non

 

à beaucoup de choses

 

décourager l’envahisseur 

 

seuphor,michel,poètes,poème,poésie,littérature française de belgique,anthologie,piqués des vers!,cultureil faut être armé

 

pour protéger votre sommeil de chat 

 

prenez garde à vos dents

 

ôtez cette jolie façade de carton peint

 

et mettez à la place

 

des dents de fer

 

afin de mordre dans la vie

 

afin de mordre dans la lettre

 

dans le plus profond de la lettre

 

votre morsure est votre entrée

 

dans l’ordre de la création

 

la faim

  

Michel Seuphor, Gosp et cosnops

 

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

 

14/04/2015

Le kaki et le kiwi

 En tous sens et à tout vent* / 2       

 

poème,poésie,littérature française de belgique,anthologie,piqués des vers!,cultureLe kaki dit au kiwi,
D’un petit ton réjoui,
D’un petit ton délicat :
« Nous portons des noms en "k”.
Soyez l’ami du kaki. »
Et d’un petit air exquis,
D’un petit air ébloui,
Conquis, le kiwi dit oui.

 

Lucienne Desnoues, Le compotier

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

 

 

 

 

13/04/2015

Joie

En tous sens et à tout vent* / 1       

 

Joie de je ne sais quoi,

Joie du vent, joie de la feuille,

Joie flamme d’écureuil,

Joie de myrtille au bois.

 

carême,maurice,joie,poème,poésie,littérature française de belgique,cultureJoie d’être un peu de givre

Sur la branche au printemps,

Joie de ne jamais suivre

Que les chemins montants.

 

Joie d’être tout à coup,

Sans même le savoir,

Cet appel de coucou,

Ce reflet de miroir.

 

Ne pouvoir que crier,

Crier, crier encor

Des mots comme un pont d’or

Sur une eau débordée.

 

Embrasser un bouleau

Pour tenir contre moi

Quelque chose de beau,

Quelque chose de droit.

 

Sans pouvoir apaiser

Ni la nuit ni le jour,

Cette envie de parler

Au ciel de mon amour,

 

Ce plaisir de bercer

Le monde dans mes bras,

D’entrer dans une ronde

Avec n’importe quoi

 

Et d’être devenu

Joie de vent, joie de feuille,

D’être myrtille au bois

Et flamme d’écureuil

 

Et sans jamais savoir

Ni pourquoi ni comment

Je traverse en miroir

Tous les palais du temps.

 

Maurice Carême, Brabant

*Colette Nys-Mazure, Christian Libens, Piqués des vers !
300 coups de cœur poétiques
, Espace Nord, 2014.

11/04/2015

Handicap

Desarthe Le remplaçant.jpg

 

 

 

« Nous sommes pratiquement incapables de comprendre ce dont nous n’avons pas, personnellement, fait l’expérience et c’est, selon moi, ce handicap qui constitue l’une des sources les plus certaines de la barbarie. »

Agnès Desarthe, Le remplaçant

 

 

 

 

En partance pour le Midi, je vous laisse pour quelque temps en compagnie de poètes et de poétesses.
Des poèmes choisis pour "mettre l'eau à la bouche, pratiquer la poésie en tous sens et à tous vents"
(Colette Nys-Mazure).

 

Tania

 

09/04/2015

BBB le remplaçant

« Chez nous, écrit Agnès Desarthe, ce qui permet de sortir du lot, c’est la façon de raconter des histoires. » Le remplaçant (2006) raconte celle du grand-père Bousia (Bouse, Bouz) qui s’appelait en réalité Boris et aussi Baruch, bref, « B.B.B. » ou « triple B » – « Mais peut-être ferais-je mieux de commencer par expliquer que mon grand-père n’est pas mon grand-père. » 

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Après que le père de sa mère « a été tué à Auschwitz en 1942 », sa grand-mère maternelle a décidé de vivre avec un de leurs amis, devenu veuf de la même façon : « Triple B avait le bon goût de n’être pas à la hauteur du disparu ; ni aussi beau, ni aussi intelligent, ni aussi poétique que le mort qu’il remplaçait. » D’où cette atmosphère amicale que ressentait chez eux leur petite-fille, sans « la malédiction de la conjugalité ».

 

Ces choses étant dites (ce n’est pas une autobiographie), ne vous méprenez pas sur le ton de ce récit court (moins de cent pages) où la narratrice égrène avec délicatesse le collier des souvenirs du grand-père à la Peugeot 204 vert bouteille, de la même façon qu’elle aimait, fillette, retrouver les « objets typiques » chez ses grands-parents : petit vase en Vallauris, décapsuleur-guitare, service à thé chinois en porcelaine ultrafine, poupée chauffe-théière à la jupe matelassée – une « princesse russe », jeune fille et non matrone, « bref, mon modèle ».

 

C’est le portrait d’un artisan peu doué, d’un papi qui a reçu des électrochocs pour le guérir d’une dépression – sa mère lui en dira plus long un jour, à elle qui a du mal à retenir : « Un mélange de distraction, de propension à la rêverie, de manque d’esprit de synthèse et d’absence de mémoire fait que je suis incapable de fixer l’information, à la manière de certains organismes qui ne parviennent pas à fixer le magnésium. Je ne comprends jamais ce qu’on me dit. Je comprends autre chose. Il me faut des images, il me faut des métaphores. »

 

Quand elle écrit son récit, son grand-père, 96 ans, est alité dans une tour du treizième arrondissement à Paris, endormi la plupart du temps. Triple B lui a toujours raconté des histoires, mais elle n’y prêtait pas toujours assez d’attention. « J’aimais l’idée de pouvoir être sa petite-fille, alors que ma mère n’était pas sa fille, comme s’il avait été permis de sauter une case. » Il lui avait confié qu’à Kichiniev, en Bessarabie, il avait appris à sculpter la pierre, à graver des noms sur des tombes, mais qu’au lieu de devenir sculpteur, il était devenu communiste.

 

Parfois il parlait roumain, yiddish, mais toujours français en présence de ses petits-enfants. Il avait ses expressions favorites : « tout ce qu’il y a de… », « fameux », « pas fameux », « bernique » ou encore « Silence, la queue du chat balance »... Il parlait à sa petite-fille de son frère Refoul, très pauvre ; de son cousin Léon, qui « a crevé la faim » en Belgique avant d’être expulsé, essayant en vain de retourner en Bessarabie. « Les histoires racontées par triple B sont rapides et elliptiques. On saute d’une époque à l’autre comme à l’aide d’un projecteur de diapositives. »

 

L’intérieur des grands-parents était plus moderne que celui de ses parents : couteau électrique, ventilateur, « placard intégré qui avait tout d’une caverne d’Ali Baba », ascenseur à miroir et rampes en aluminium. Dans la tour de triple B, beaucoup de ses amis s’étaient installés, on lisait sur les boîtes aux lettres « de plus en plus de noms imprononçables,  bourrés de consonnes qui se télescopaient. »

 

Le remplaçant raconte – raconte ou invente, peu importe ici – l’histoire d’une vie, avec ses détours et ses surprises, ses drôleries et ses larmes. Agnès Desarthe a écrit cette « fiction » sur son grand-père au lieu du livre qu’elle projetait de consacrer à un pédagogue polonais, mais elle arrivera à établir un lien, vous pouvez compter sur la conteuse qui sait que « l’enchantement ne doit pas jaillir de la chute, mais plutôt agir tout au long de la narration ».

07/04/2015

Jeunesse

Jeunesse qui t'élances

Dans le fatras des mondes

RFL Fillette aux fleurs Ecole belge vers 1900 (2).jpgNe te défais pas à chaque ombre

Ne te courbe pas sous chaque fardeau

 

Que tes larmes irriguent

plutôt qu'elles ne te rongent

 

Garde-toi des mots qui se dégradent

Garde-toi du feu qui pâlit

 

Ne laisse pas découdre tes songes

Ni réduire ton regard

 

Jeunesse entends-moi

Tu ne rêves pas en vain

 

 

Andrée CHEDID (née en 1925),

Poèmes pour un texte, Flammarion, 1991.

06/04/2015

Ils/elles étudiaient

Il y a trois mois, je mettais ce blog en pause, en hommage aux victimes parisiennes de deux fous vengeurs, ou plus exactement trois, je corrige (10/4). En ce début d’année 2015, les tragédies se succèdent à la une des médias : accidents, attentats, folie suicidaire… Ici et ailleurs. Lectures, expos, balades, j’aime partager avec vous mes coups de cœur et ces instants de grâce qui naissent de la découverte, de l’émerveillement – c’est mon cap. Mais laisser dans le silence les 147 tués de l’université de Garissa, au Kenya, des étudiants pour la plupart, ce jeudi 2 avril au matin – sans compter les blessés !

 

Un commando islamiste les a pris pour cibles. En Somalie (à 98% musulmane), ces terroristes shebabs « ne se privent pas de tuer des musulmans ». Ici, ils ont pris soin de trier les étudiants, laissant la vie aux musulmans, assassinant les chrétiens : « on ne peut qu’en déduire que le but de ce « tri » est d’attiser les tensions religieuses au Kenya (chrétien à 75 %), afin de pousser tous les musulmans kenyans au jihad », écrivait Marie-France Cros dans La Libre Belgique, vendredi dernier.

 

Un an plus tôt, des islamistes enlevaient deux cents lycéennes à Chabok, au Nigéria, chrétiennes pour la plupart, forcées à la conversion et au mariage – on ignore encore aujourd’hui leur sort véritable. Un spécialiste français s’est insurgé contre l’emballement médiatique autour de cette affaire, pour diverses raisons (à lire dans L’Express), en contraste avec l’indifférence générale des médias, quelques semaines plus tard, au massacre de trois cents villageois nigérians par Boko Haram.

 

Ils/elles étudiaient. Ils/elles se formaient pour être un jour des hommes et des femmes instruits, actifs, critiques. Si ces attaques visaient des chrétiens, elles s’en prennent aussi volontairement à ceux, à celles qui se préparent pour un avenir meilleur. En Afrique, pouvoir étudier est un privilège, ce qu’ont peine à imaginer tant de jeunes européens habitués à l’enseignement obligatoire. Qu’un ex-enseignant radicalisé soit soupçonné d’avoir organisé le massacre à l’université laisse sans voix.

 

La prédication du Vendredi Saint à Rome déchire le silence relatif qui enveloppe ces innocentes victimes : « Les chrétiens, a remarqué le prédicateur, ne sont certainement pas les seules victimes des violences homicides dans le monde, mais on ne peut ignorer qu’ils sont les victimes désignées et les plus fréquentes dans de nombreux pays. »

 

Pourquoi ce billet ? Sans doute parce que l’enseignement me tient à cœur, parce que la jeunesse du monde est son espérance, parce que la violence terroriste est un défi crucial et terrifiant pour tant de peuples si peu armés pour s’en défendre. Je me suis émue de la destinée d’un jeune idéaliste pris au piège dans le Grand Nord. Pour ces lycéennes, ces étudiants devenus des cibles, sous de fallacieux prétextes religieux, ma révolte et ma tristesse sont sans nom.